François Quintin – Visite d’atelier, Art Magazine décembre 2013


 

Félix Pinquier, Empreinteur

La cour intérieure en briques érodées semblent garder dans leur mur la mémoire des travailleurs de l’ancienne manufacture du XIXème, peut-être des locaux de l’ancienne distillerie Anis Gras juste en face, à Arcueil. Félix Pinquier partage cet espace de travail avec plusieurs autres artistes. C’est véritablement une fabrique où règne désordre et poussière et qui respire la sciure de bois, la soudure, la graisse ou la colle. On entre dans un moteur.

Félix Pinquier est sculpteur. Comme souvent, la vocation est née d’une rencontre, celle avec l’artiste Richard Deacon à l’entrée de l’école des Beaux-Arts de Paris. Également musicien de formation, Félix Pinquier s’interroge naturellement sur les correspondances. Ses œuvres prennent dès lors une qualité de silence, non seulement parce qu’elles sont muettes, mais elles expriment par le défaut une présence sonore. Certaine des premières pièces empruntent très directement les formes du silence. Des sculptures aux surfaces facettées rappellent les murs de chambres anechoïques, ou encore des dessins reprennent la forme de ces premier radar des année 1915-30, dont on peut voir encore les ruine sur la côte sur de l’Angleterre, que l’artiste Tacita Dean avait d’ailleurs magnifiquement filmé dans les années 90 (1). Ailleurs dans le travail de Pinquier, des formes en accordéon rappellent de loin les expirations langoureuses d’un bandonéon. C’est le cas de Station, une œuvre monumentale produite dans le cadre des résidences de production de la Fondation Hermès.

 

Mais Félix Pinquier nous dit ne plus vraiment souhaiter parler de ce lien avec la musique dans son travail. Non qu’il en rejette les fondements, mais ne vaut-il pas mieux faire place au doute ? Pinquier aime qu’il nous manque quelque chose. Il affectionne cette incertitude où le plus appliqué des observateurs doit se résoudre au silence des formes, et laisser s’assembler en lui les images mentale, les correspondances, les enchaînements.

Les formes viennent du monde réel chez Félix Pinquier. Beaucoup de pièces sont des moulages, des empreintes. Il aime par exemple rendre solides des interstices, là où l’air se condense, où le son vibre, se propage, là où coulent les liquides. La sculpture Pleins-tubes est une pétrification de béton coulé dans des tuyaux. La forme de la montgolfière ou du Zeppelin est récurrente, entre autre dans la série de dessin à la mine de plomb des Aérolithes. Le mouvement des machines, les rouages, les chenilles mécaniques, le fascinent également l’artiste. Dynamo est une sculpture murale. Elle est l’expression élémentaire de l’entrainement mécanique comme si le mur dissimulait un moteur.

Mais l’artiste mesure sans cesse ses distances avec le réel. Il cherche un équilibre instable pour une œuvre qui ne serait ni descriptive ni expressionniste. Ses pièces sont souvent présentées à proximité les unes des autres. L’œil les relie dans l’espace, les énumère comme les éléments d’un langage inconnu, une grammaire spontanée mais articulée des formes. La fascination de l’artiste pour la typographie n’est pas surprenante (2). La proximité des objets dans son œuvre génère une vibration toute particulière, comme si elles formaient une société. A l’entrée de la galerie Marine Veilleux, une œuvre a piqué notre attention. Une table sur laquelle un dessin vert pourrait être un motif de marqueterie moderniste ou le plan de pistes d’atterrissage. Une chenille moulée en plâtre, trois cônes de plomb d’après des bobines de métiers à tisser, une tige se dresse comme un étendard sans fanion, une forme oblongue en béton posée au centre. Les jeux d’échelle, et la précision de l’installation nous interrogent sur la nature de l’objet : une maquette, une installation, un prototype. En tous les cas un probable énoncé… Les pièces de Félix Pinquier sont toujours le fruit d’une construction rationnelle, d’une mesure intuitive du réel qui fait étalon et donne lieu à des comptages, des divisions harmoniques qui les redéploye. L’œuvre de a une dimension organique, elle semble se développer sur elle-même.

Vers la fin de notre entretien, Félix Pinquier feuillette son carnet de note. Des feuilles volantes, des bouts de papiers collés, issus de carnets antérieurs. Les projets se ruminent de carnets en carnets. Des griffonnages le partagent avec des dessins très techniques, sur des feuilles à carreaux, études précise mais dont rien ne permet de comprendre l’échelle. Il y a du paradoxe dans le travail de Félix Pinquier, celui d’une œuvre affirmative, une trace du réel, attentive à sa matérialité, sa présentation, sa présence mais dont les intentions se posent en énigme, en prospective, nous échappe un peu pour mieux ouvrir le regard.

 

(1)   Tacita Dean, Sound Mirrors (1999), a, film 16mm noir et blanc, avec son optique.

(2)   Il l’exprime par des dessins à l’aide de décalcomanie de chiffres, ou bien d’une machine à écrire (Formes-Rythmes-Points), dans des constructions de page à la façon de Carl André ou Sol Lewitt.

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